On va encore une fois parler d’alcool, oui, mais il parait que c’est de circonstances puisque nous sommes en janvier, Dry January oblige, on le voit partout, et cette année encore plus que les années précédentes. Cela pourra sembler un poil redondant, mais promis, je vais aussi essayer de rendre cet article un peu drôle (un peu seulement parce que le sujet est quand même grave, alors il faut rester sérieux.ses, puisque les politiques eux, se foutent de notre gueule).
Au départ, je m’étais dit que je n’allais pas en parler, parce que j’en parle déjà suffisamment le restant de l’année, mais à force de voir des posts par-ci et des articles par-là, je n’ai pas pu réfréner l’envie d’ajouter mon grain de sel. J’ai quand même réussi à tenir jusqu’au 9 janvier avant de craquer et de pianoter cet article sur mon clavier, je trouve ça plutôt honorable (oh, on dirait un discours d’un.e challenger.euse du Dry January, tiens donc). Je ne veux pas blâmer, ni pointer du doigt, mais soulever quelque chose qui pour moi est un total non-sens.
Au-delà des écrits qui vantent les bienfaits des mois sans alcool (ils ont raison), j’ai pu voir bon nombre d’écrits revendiquant la modération comme une meilleure façon de procéder, s’élevant contre l’idée même de l’abstinence. De prime abord, je leur donne raison. Parce que c’est comme un régime, quand on le fait un mois par an, on peut avoir tendance à abuser le reste du temps, les effets sont à court terme et c’est bien, mais largement insuffisant finalement.
Mais en y réfléchissant un peu plus, il y a quelque chose qui me dérangeait avec ce discours. J’ai pu comprendre ce que c’était lorsque j’ai lu dans un post LinkedIn la phrase suivante :
« (…) la définition même de la modération est de limiter les excès. Un mois entier sans alcool, est-ce qu’on serait pas un tout petit peu dans l’excès ? » écrit Diane Souquiere, professionnelle du vin (est-on étonné.e ? Moi pas en tout cas).
Elle écrit également dans un article sur son blog « Prendre du pain ou non lors d’un repas ne lance pas de débat, prendre un verre d’alcool ou non devrait avoir le même effet ! Parce que le secret d’une consommation responsable, ce n’est pas de consommer moins (ça ne veut rien dire, moins), mais de bien se connaître !« .
Je dois dire que ça me fait tout de même doucement rigoler puisqu’à moins d’avoir loupé un épisode, le pain n’a jamais été reconnu comme étant une drogue, et que si le secret pour ne pas être dépendant.e, ou même simplement pour ne pas avoir de problèmes avec une substance, c’était de « bien se connaître », il serait peut-être temps d’implémenter un cours de « connaissance de soi » dans nos écoles pour épargner les quelques milliards d’euros que les substances coûtent chaque année à la société ?
Effectivement, le sans alcool est un extrême puisque c’est « rien ». Par contre, d’un point de vue santé, est-ce réellement si extrême ? Si on tenait le même discours pour le tabac, ou l’héroïne, est-ce que les gens réagiraient de la même façon ?
« Oui mais arrêter complètement l’héroïne tu ne trouves pas ça un peu extrême ? »
« Plutôt que de faire le mois sans tabac, mieux vaudrait modérer, donc se limiter à quelques cigarettes seulement, deux ou trois fois par semaine. »
Peut-on au moins être d’accord sur le fait que c’est un discours qui semble complètement insensé ? Parce qu’en fait, ce discours, quand il est à propos de l’alcool, c’est cet effet-là qu’il me fait.
« Abuse pas, l’alcool c’est pas pareil« , me direz-vous. Bah, écoutez, je ne sais pas… Prenons des chiffres pour nous aider à statuer :
- L’alcool provoque 3 millions de décès par an dans le monde. En France en 2010, on rapportait 49 000 décès directs liés à l’alcool, pour 53 décès directs liés à l’héroïne, ou encore 30 décès directs liés à la cocaïne.
- En Belgique, une personne sur 10 décède à cause de l’alcool.
- C’est la première cause de mortalité chez les 15-29 ans. Ce qui en fait aussi la première cause de mort évitable avant 30 ans.
- 50% des morts prématurées liées à l’alcool touchent des personnes non dépendantes.
- L’Organisation Mondiale de la Santé a annoncé que des risques pour la santé étaient présents dès la première unité d’alcool consommée. Deux unités consommées par jour sont responsables de 10% des cancers.
- L’alcool est responsable d’au moins 60 pathologies et impacte environ 200 troubles, maladies ou traumatismes.
- Ci-dessous, un graphique issu d’un article publié dans le journal The Lancet qui résume les dégâts liés aux drogues :

A ce stade, les seules différences qu’il y a entre l’alcool et l’héroïne, c’est que l’héroïne, on en meurt à priori plus vite (je dis bien à priori puisque l’alcool reste la première cause de mortalité chez les 15-29 ans, je le rappelle parce que je ne suis pas sûre que celleux dans le fond l’aient bien intégré), et que c’est illégal. Oh, et que l’un dans l’autre, l’héroïne fait moins de dégâts que l’alcool. Alors oui, ça doit avoir un lien avec le nombre de consommateur.rices, je sais bien Jean-Jacques. Mais ça n’enlève rien à ce constat criant : l’alcool tue, l’alcool rend malade, l’alcool est une drogue et l’alcool est légal.
Le non-sens
On en arrive donc à la conclusion qui me brûle les lèvres depuis le début. Je ne suis pas contre l’alcool. Comme je ne suis pas contre les drogues. Je ne suis pas pour non plus pour, cela dit en passant. Je suis neutre : ça existe, j’en ai usé et abusé, ça m’a fait du bien et puis du mal, j’ai arrêté et j’en suis extrêmement heureuse. Elles font partie de la vie, qu’elles soient légales ou non. Je ne suis pas contre leur consommation en tant que telle et chacun.e fait ce qu’iel veut, je ne ferai jamais la morale à un.e consommateur.rice. A mes yeux, le plus important est que la personne puisse consommer (ou non) en accord avec ce qu’elle pense et ressent.
Mais le non-sens, c’est qu’on appelle pas un chat un chat. Osons les mots. L’alcool est une drogue. Peu importe ce qu’on en pense, c’est un fait.
Le non-sens, c’est qu’on en fasse la pub. Partout. On est assailli.es de publicités pour l’alcool. A la télé, dans les magazines, dans les journaux, sur internet, dans la rue. Partout. De la pub. Pour une drogue.
Le non-sens, c’est qu’on dépense des millions d’euros dans les traitements (si peu efficaces), les hospitalisations et autres réparations des dégâts causés par l’alcool et qu’une infime enveloppe aille pour la prévention. Je ne relèverai même pas les centaines de millions d’euros dépensés dans le marketing de l’alcool. On paye pour bousiller notre population et puis on paye pour la réparer et tout ça sans grand succès dans les réparations. L’être humain pourrait-il être plus stupide ? (je me permets de reprendre le ton de notre incroyable Matthew Perry, alias Chandler, particulièrement bien choisi pour cet article)
Le non-sens, c’est qu’on relève l’absurdité d’un mois sans alcool (qui existe notamment pour faire de la prévention, ce qui est super bien puisqu’on en fait pas assez), et qu’on prône une consommation modérée et raisonnable d’une drogue. Ou pire, une consommation responsable. Responsable ? Pardonnez-moi, j’avais oublié de demander à mon cerveau de réguler mon système dopaminergique de manière responsable, histoire d’être sûre de ne pas avoir de problèmes. Je me disais bien que j’avais loupé une étape dans cette histoire…
Puisque je le rappelle ici pour les non initié.es : la consommation d’alcool dérégule les échanges neuronaux en provoquant une libération de dopamine et d’endorphine, ainsi qu’une modification de la sécrétion de sérotonine. A partir de ce moment-là, déjà, il n’est plus question d’être raisonnable ou responsable si on est même plus totalement en pleine possession de nos moyens. Oui, même si tu sais encore toucher ton nez en te tenant sur une jambe et en jurant que tu es en état de reprendre le volant Martine.
Et puis la dépendance à une substance, c’est une maladie, une maladie chronique. Donc en fait, selon le principe d’une maladie, on ne choisit pas vraiment d’être malade. Ce n’est pas une question de motivation, ce n’est pas une question de raison, et encore moins de responsabilité. Si ce n’est la responsabilité politique d’offrir un plan alcool qui ait du sens, mais on est en encore loin malheureusement.
Donc qu’on soit contre les mois sans alcool, c’est un non-sens. Quelqu’un aurait-il l’idée d’être contre les campagnes de prévention du cancer ? Alors comment peut-on être contre les campagnes de prévention de la consommation d’alcool ? Je pense que ça révèle une fois de plus la force et le poids de la culture de l’alcool dans notre société. L’alcool et la sobriété n’ont décidément pas fini de faire parler d’eux.
Sarah
Si tu veux lire plus de contenus cools sur la sobriété sur le compte S comme sobriété 🆒
Et si tu souhaites parler de ta consommation, de ton envie de la modifier, d’arrêter, ou de ce que tu vis avec l’alcool, tu peux aussi te rendre sur la page des accompagnements.
Quelques sources :
- https://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/DACC-2022.pdf
- https://www.ofdt.fr/publications/collections/resultats/
- https://www.researchgate.net/publication/47635105_Nutt_DJ_King_LA_Phillips_LD_Drug_harms_in_the_UK_a_multicriteria_decision_analysis_Lancet_376_1558-1565
- https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/04/19/en-france-l-alcool-et-le-tabac-sont-les-drogues-les-plus-meurtrieres_4904754_4355770.html


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